Il vaut mieux être perdu dans un endroit qu’on connaît bien

(Initialement publié le 28/9/2008

Je trouve que les services de géopositionnement sur mobile et la publicité géolocalisée c’est génial.
Le scénario est super simple : tu es quelque part dans la rue. Soudain, tu as envie de sushis. Mais, tu ne sais pas où il y a des sushis autour de toi. Alors tu sors ton téléphone, tu lances Googlemap, tu lui demandes où tu es et où il y a des marchands de sushis aux alentours. Googlemap, se connecte en utilisant ton forfait data, te met des verrues rouges sur la carte pour dire où on peut manger des sushis à la ronde et hop tu vas chez le premier venu parce qu’il est pas loin et tu manges de délicieux sushis et c’est super. Google touche peut-être 0,04 cts de la part du restaurant, le marchand de sushis touche ses 50 Euros, le serveur prend 5 euros de pourboire et toi tu n’as plus faim. C’est assez sain.

Sauf que dans la vraie vie ça ne se passe pas comme ça, en tout cas pour moi.

Dans la vraie vie, quand je suis en France, je cherche rarement les choses. J’habite à Paris et j’y suis très rarement perdu. Je sais où on trouve des sushis, je connais des gens qui peuvent m’en indiquer d’autres et tout et tout. Non, il se trouve qu’on a une fâcheuse propension à être plutôt perdu quand on est à l’étranger. Le scenario du sushi ci-dessus je l’ai vécu. Je l’ai vécu plusieurs fois (et encore pas plus tard qu’hier) mais c’était à Berlin, à Copenhague, à New York, à Los Angeles ou Amsterdam. Tout s’est passé exactement comme décrit ci-dessus, sauf que évidement je n’étais pas en France, que j’ai un abonnement chez Orange et que fatalement tout ça était hors forfait data voire carrément en roaming. Par conséquent l’équation économique a été : 0,04 cts (et encore je ne suis pas sur) pour Google qui m’a tiré l’épine du pied, 50-100 Euros pour le restau japonais qui m’a nourri et 7 à 15 euros pour Orange, c’est-à-dire plus que le pourboire du serveur. Je ne sais pourquoi, mais l’idée de laisser un pourboire à M. Lombard pour mon diner me dérange un peu.

Une fois, à New York j’ai essayé de trouver mon chemin vers l’adresse d’un magasin grâce à GoogleMap. Le coût en trafic data facturé par Orange a été proche de 100 Euros. A ce prix là j’aurai pu prendre 4 taxis qui auraient pu m’amener directement là où j’allais.

Pourquoi je dis ça ? D’abord par méchanceté certes et basse acrimonie, mais pas seulement. Je dis ça parce qu’il faut arrêter de considérer benoitement que l’Internet mobile c’est formidable qu’il y a des tas d’applications merveilleuses et de faire comme si le prix des communications n’était pas un problème, n’était pas un frein à la démultiplication des applications et à la généralisation de l’usage.
Pour prendre le seul exemple de la géolocalisation et de la recherche à proximité, le service est réel, mais dans la chaine de valeur le rapport prix/valeur de l’opérateur est exorbitante. Il faut regarder les usages dans les circonstances vraies de la vie et non pas dans des scenarios qui ne sont là que pour illustrer des publicités. Dans la vraie vie, on ne doit utiliser des services mobiles qu’en cas d’extrême nécessité, pour trouver de l’eau lorsqu’on est perdu dans le désert par exemple.

Qui plus est, nous sommes (parait-il) à la veille de l’Internet des Objets, lequel, selon le discours des opérateurs mobiles et des constructeurs de téléphones, ne serait guère qu’un appendice de la téléphonie mobile (1). Si tel est le cas, je pense qu’il est encore plus urgent aujourd’hui de mettre en plat la tarification des opérateurs mobiles, de la ramener au niveau de l’Internet fixe. Les opérateurs mobiles ont la prétention d’être de plus en plus au nœud de tout avec une valeur ajoutée propre qui est médiocre, il serait temps de les ramener à leur juste niveau de prix.

Mais encore une fois, je n’ai peut-être rien compris, c’est peut-être très bien comme ça, peut-être que les opérateurs mobiles sont très gentils, qu’ils ont raison et qu’on doit leur dire merci.

(1)    Après tout à chaque révolution on se réfère forcément à la situation précédente en considérant qu’il s’agit forcément d’une évolution linéaire de ce qui existe déjà. Au milieu des années 90 on parlait des autoroutes de l’information qu’on voyait comme une télé avec 5000 chaines. On avait du mal à se départir du modèle télévisuel. A la place on a eu l’Internet qui a non seulement plus que 5000 chaines, mais qui a même rendu obsolète l’idée même de chaine. Aujourd’hui on raccroche l’Internet des Objets à la téléphonie Mobile parce que les rois actuels du pétrole sont les opérateurs mobiles, comme l’étaient au début des années 90 les grands networks de la télévision.

De l’usage de la photographie moderne

(Initialement publié le 16/11/2006)

Pendant longtemps je n’ai pas aimé la photo. J’ai toujours trouvé non naturel le fait de trimbaler un appareil photo avec soi et de s’arrêter pour prendre des photos. Pour moi les souvenirs s’inscrivent dans la mémoire et n’ont pas besoin d’être fixées.

Mais voilà, récemment je me suis acheté un appareil photo numérique (oui moi aussi j’ai désormais un appareil photo numérique). Du coup je me suis replongé dans cette question qui m’a toujours taraudé : pourquoi fait-on des photos ? quand faut-il faire des photos ? qu’est-ce qui mérite d’être photographié ? Est-ce qu’une photo est là pour décharger notre esprit d’un souvenir, nous permettre de stocker à l’extérieur de nos têtes des choses que nous avons vues ? Qu’est-ce qui mérite d’être photographié lorsqu’un appareil numérique au ventre illimité peut indéfiniment brouter le monde ?
 

L’autre jour, en gare de Rennes j’ai pensé ça : j’étais à Rennes, c’était un vendredi après midi de novembre, tout était à la fois très banal et familier, une gare SNCF, et en même temps exceptionnel puisque je n’étais jamais allé à Rennes auparavant et que je ne prends somme toutes pas le train tous les jours etc. Que resterait-il plus tard de ce moment de ma vie, de ce vendredi après midi quelconque où je me suis trouvé en gare de Rennes ? Probablement rien. Alors j’ai sorti mon appareil photo et j’ai photographié ça, des bouts insignifiants d’une gare insignifiante en ce jour insignifiant. Je n’ai pas essayé de rendre la photo jolie, d’attendre que quelque chose se passe, de guetter l’instant magique ; juste conserver ce qu’à un moment donné j’ai vu.

Ainsi est née ma première série des NIM : les Non-Inoubliables Moments. Depuis, j’essaye d’élaborer une définition exacte du concept de NIM. Voici où j’en suis de ma réflexion:

  • Un NIM est un moment qui ne laissera probablement, spontanément, aucune empreinte dans notre mémoire.
  • Nous avons toujours tendance à faire des photos des moments mémorables. Or les moments mémorables dès lors qu’ils le sont vraiment, s’accrochent spontanément à notre mémoire et n’ont pas besoin d’être embaumés, recadrés et réduits dans une photo.
  •  En photographiant ces Non-Inoubliables Moments, on les rend mémorables, on en conserve un écho, voire on les mythifie. Les NIM sont des vrais moments de notre vie et nous n’allons pas décharner nos vies au point de n’en conserver que des images de vacances et d’anniversaires.

Qu’est-ce qu’un Non-Inoubliable Moment :

  •  Un NIM est un moment c’est-à-dire qu’il doit pouvoir être circonscrit dans le temps et dans l’espace. Par exemple rouler en voiture n’est pas un NIM parce que c’est une succession de moments. Etre arrêté à un embouteillage peut être un NIM. (à moins de faire des NIM vidéo, mais je n’ai pas de caméra vidéo alors je n’ai pas réfléchi à la question).
  •  Un NIM est un moment banal mais malgré tout exceptionnel. Les choses que nous voyons ou nous faisons tous les jours ne sont pas des NIM. Le NIM est un moment rare.

En guise d’illustration je met dans les album photos ci-contre, quelques unes des photos de NIM qui, je pense, illustrent le mieux le concept. N’hésitez pas à me dire si à votre avis ce sont vraiment des NIM ou pas.

Comment consommer des NIM : faire un slideshow aléatoire de ses photos de NIM comme économiseur d’écran de son PC, avec une cadence rapide et sans effets de transition. On raconte souvent qu’au moment de mourir on voit défiler toute sa vie en accéléré devant ses yeux. Avec ce slideshow de NIM vous recréez pratiquement la même chose sans avoir besoin de mourir.

Cet obscur objet du désir

(Initialement publié le 29/6/2009)  

Je suis récemment tombé sur la citation d’un sociologue anglais, Michael Bull, qui a dit au sujet de la musique et de l’iPod « The aesthetic has left the object –the record sleeve– and now the aesthetic is in the artifact, the iPod, not the music ».
Quand j’étais plus jeune qu’aujourd’hui, nous achetions des disques Vinyl, des trentroitours. Le trentroitours était un véritable objet, grand comme un petit tableau, ostensible, manipulable. C’est pourquoi on lui a donné le nom un peu solennel d’Album. Plusieurs pochettes d’albums étaient célèbres voire historiques. Certains ne se souvenaient d’un disque que par ce qu’il y avait sur la couverture : on disait « la vache » au lieu de dire Atom heart mother. Parfois, comme pour le White Album des Beatles ou le Metal Box de PIL le design de la pochette donnait son nom à l’album. Il y avait des pochettes avec une fermeture éclair, un pop up, des pages de journaux, un miroir, un raton laveur. C’était l’époque où les maisons de disques impériales avaient compris que la qualité de l’Artwork pouvait parfois compenser la médiocrité de la musique puisque, la pochette était aussi la PLV du disque.  Et puis il y avait la matière, le carton, ce carton qui s’use comme un jean avec lequel on a traîné partout et qui conserve en lui quelque chose de notre histoire personnelle, de notre expérience unique. Notre exemplaire d’un album n’était pas interchangeable. Notre copie du disque, avec ses craquements, ses craquelures et ses écornures racontait notre vie. On n’achetait pas de la musique on achetait des fétiches. La désirabilité de la musique s’incarnait dans un objet physique. Une part de la valeur de la musique était aussi dans l’objet physique. Un album était le signe extérieur de notre culture, sa matérialité. Car en fait on ne fait pas qu’écouter la musique, la musique s’arbore, la culture s’arbore, l’identité s’arbore. Comme les perles. 
Lorsque le CD est arrivé, l’objet de musique s’est soudain quelconcifié. La pochette qui avait jadis l’impact d’une photo en couverture d’un magazine avait désormais la taille d’un pauvre huitième de page. Le boîtier en plastique anguleux, voire contondant était tout sauf glamoureux. Dans cette coque stérile l’album était préservé de toute usure. Tous les exemplaires d’un CD se ressemblaient, devenaient interchangeables. Avec le CD, la pochette de disque est devenue packaging. Le CD n’était rien d’autre que le conteneur du véritable produit qu’était la musique. Ce n’était plus un objet de désir mais une nécessité logistique. 
Cette étape déglamoursifiante du boitier de CD a très naturellement mené à la musique numérique, au MP3. . Lorsque l’objet n’est qu’emballage on peut facilement se défaire de cet oripeau. La musique s’est désincarnée. Elle n’est plus qu’un souffle qui sort d’un appareil. La « pochette » du disque est réduite à un timbre poste, un repère visuel, un moyen de distinguer un titre dans un cover flow. Cliquez sur l’icône d’Excel pour lancer Excel, cliquez sur l’icône d’Eminem  pour lancer Eminem. La « pochette » de disque est passée du rang de fétiche à celui d’icône, mais, hélas, au sens le plus platement informatique d’icône.
Steve Ballmer, ci-devant patron de Microsoft, a prophétisé, pas plus tard que la semaine dernière, que tout allait devenir numérique. J’ai regardé par deux fois, la déclaration était bien datée de Juin 2009. Je pensais que cette idée était acquise depuis au moins 1999(1) : chacun pense depuis des années que nous vivons dans l’ère du numérique, que c’est là la nouvelle vie moderne, que tout va inéluctablement aller sur les ordinateurs, les téléphones portables et Internet. Tout va se dissoudre dans la grande soupe des bits. 
Et si ce n’était pas vrai ?  Et si cet élan vers la dématérialisation de tout n’était qu’une étape, qu’une illusion, que l’adolescence, forcément excessive de la révolution numérique ?  Michael Bull dans la citation qui a déclenché cet article dit : ce n’est pas parce que la musique a cessé d’être matérielle que le besoin de fétiche, d’objet ostentatoire de désir a disparu. Cette place a été occupée par l’iPod (et l’iPhone). L’iPod n’est pas seulement le contenant universel de musique, il est la pochette de disque ultime, la Mère de tous les Albums, le fétiche personnel qui a digéré tous les autres. La sortie d’une nouvelle version de l’iPhone est accueillie comme jadis la sortie du nouvel album d’une méga rock star, avec des queues délirantes devant les magasins. 
Soudain on redécouvre que les gens veulent encore posséder des choses dès lors qu’elles sont désirables. Ils sont même prêts à les payer avec du vrai argent. Et il y a au moins une entreprise qui gagne de l’argent en vendant des atomes, c’est Apple en face de si nombreuses entreprises qui en perdent en vendant des bits. Mais tout le monde est malgré tout sur les rangs pour produire des bits, parce que c’est moderne. 
Nous sommes tous allés, la fleur au fusil (et moi le premier depuis 25 ans) vers le tout numérique, la virtualisation et la mise en réseau. Tout devait devenir accessible, il ne devait plus y avoir de frottement dans la circulation des biens, des contenus et des services; les coûts marginaux de production et de transport de l’information devenaient quasi nuls (sauf quand il fallait passer par un Opérateur Mobile). Tout ça était tellement facile. Tellement facile que l’ère du numérique est devenue l’ère du pléthorique. La promesse du numérique c’est que vous allez pouvoir d’un légendaire clic de souris mettre tout ce que vous voulez en ligne, la mauvaise nouvelle c’est que vous allez être un milliard à pouvoir le faire aussi. Alors, the next thing you know, tout finit par être volatil, éphémère, immédiatement remplaçable, sans valeur, parce que supplanté dans notre attention par mille autres tentations. 
Nous arrivons à la fin des années 2000. Il est peut-être temps de se reposer la question de la matérialité et de la valeur. La question de la rareté, du désirable, de l’un-tant-soit-peu durable, du non volatil. Alors même que la musique n’a jamais été aussi accessible, de manière gratuite ou payante, l’affluence aux concerts devient de plus en plus importante. Pourquoi ? Parce qu’un concert est un moment unique, inoubliable. Qu’il porte en lui quelque chose de non reproductible, de limité, d’exclusif, de mémorable. 
Laissons donc Steve Ballmer, en retard d’une guerre, numériser le monde et occupons nous de le re-matérialiser. Il y a beaucoup à apprendre en allant à contre courant de tout ce que le Numérique a apporté. C’est notamment l’objectif de l’Internet des Objets tel que je l’entends. En devenant eux-mêmes directement connectés au réseau, les objets n’abdiqueront plus leur valeur. Ils n’auront plus à l’apporter en offrande au ventre infiniment glouton des iPhones et des Googles en échange de 15 secondes d’Attention. Après l’Accessibilité et le Social, les maitres mots de la nouvelle évolution seront la Désirabilité, l’Expérience, le Non Reproductible, le Sens, en gros : la Valeur. 
Les nouveaux révolutionnaires seront somme toute des réactionnaires. 


(1) Il est étonnant que le grand patron de Microsoft n’ait pas lu le livre écrit il y a une dizaine d’années par son prédécesseur, Bill Gates (ça s’appelait en français en Route vers le Futur ou un truc comme ça) et qui disait déjà que tout serait numérique et tout et tout (et quand je dis “et tout et tout” je pèse mes mots). 

Pourquoi la Swatch « Once Again » (GB743) est la mère de toutes les montres

(Initialement publié le 20/6/2007

Dans la série  « ces choses qui n’intéressent que moi et pour lesquelles je maintiens ce blog », un article dans lequel les mots Swatch « Once Again » seront répétés plein de fois.(1)  

Je porte une Swatch « Once Again » (GB743 dans la nomenclature de Swatch Group). Je porte toujours une Swatch « Once Again ». Ce n’est pas la même tous les jours mais c’est quand même toujours une Swatch « Once Again » parmi les dizaines de Swatch « Once Again » que j’ai.  

Pour ceux qui ne connaissent pas, la Swatch « Once Again » c’est ça


Pourquoi est-ce que je porte une Swatch « Once Again »  ne vous demandez-vous pas ? Voilà les raisons pour lesquelles je voue un attachement religieux à ce truc :

Il est rare dans la vie de tomber sur de véritables étalons platoniques, la Swatch « Once Again » est l’un d’entre eux. La Swatch « Once Again »  est un objet pur. Une forme pure. La plus pure de toutes les montres. Un objet seulement dénotatif et référentiel expurgeant tout parti pris poétique. Un objet obvie. Une espèce de montre zéro à partir de laquelle toutes les autres montres auraient été dérivées. Un standard sur lequel toutes les autres montres brodent. Toutes les montres du monde sont contenues dans la Swatch « Once Again » :

  • Couleurs : La Swatch « Once Again » est noire à fond blanc. Elle n’utilise aucune couleur, reste au niveau le plus élémentaire de la couleur, en ne se permettant aucune nuance. Partant de là, toutes les autres montres sont des variations autour de la non couleur de la Swatch « Once Again », en choisissant d’autres couleurs elles font le choix de l’arbitraire, du relatif, de l’anecdotique et donc du temporel.
  • Matière : La Swatch « Once Again » est faite entièrement en plastique.  On peut considérer que le plastique est une annihilation de la matière, une synthèse de toutes les autres matières. Ainsi, comme pour les couleurs, toutes les autres montres de l’univers dévoient cette « neutralité » du plastique en jouant sur le paradigme des matières : différents métaux, du verre, du cuir, voire des pierres précieuses. Là encore, le particularisme, la roulette gratuite des variations de paradigmes, crée la temporalité et la vanité de l’objet.
  • Taille : La Swatch « Once Again » a la taille la plus communément rencontrée parmi les montres. Elle ne se distingue ni par l’emphase ni par par la litote.
  • Composantes et fonctions : La Swatch «Once Again » a les fonctionnalités absolues d’une montre c’est-à-dire qu’il n’y manque rien et qu’il n’y a rien de superflu :
  • Elle a trois aiguilles, c’est-à-dire qu’elle a une aiguille des secondes, là où certaines autres montres choisissent d’en faire abstraction. (Que veulent-elles dire quand elles suppriment l’aiguille des secondes d’ailleurs ?)
  •  Elle affiche le jour du mois ET de la semaine. Certaines montres n’affichent aucun calendrier ou se limitent au seul jour du mois.
  • Elle est fluorescente et peut se lire dans le noir, là où d’autres montres font l’économie de cet effet.
  • Le cadran affiche le chiffre de toutes les heures (sauf le 3 dont la place est occupée par le calendrier). Beaucoup de montres ont une approche plus elliptique, n’arborant que le 3 6 9 12, voire (ultime snobisme) uniquement un signe au lieu des chiffres. Qui plus est, ces nombres sont écrit dans un caractère clinique de la famille des Helvetica (là où on peut rencontrer, ailleurs, des parti pris de caractères serif, d’italiques ou d’anglaises ampoulée) utilise des nombre arabes (là où d’autres montres par une ridicule préciosité affichent des chiffres romains, comme si les romains, d’abord, ils avaient des montres à leur bracelet !).
  • Nom : Once Again ne veut rien dire. Sinon qu’il s’agit d’une montre de plus. Elle banière donc sa banalitude et sa quidamité absolue. Il ne s’agit pas d’une montre d’exception, mais une simple répétition de tous les motifs universels de la montre.

Confronté à un tel modèle, une forme aussi parfaite, l’homme peut-il choisir de porter une autre montre. Comment, en connaissance de cause peut-il assumer que sa montre soit un objet dévoyé, un spécimen aléatoire, une réinterprétation entachée par la vanité de celui qui l’a conçue, celui qui l’a vendue, celui qui l’a offerte, celui qui la porte. Je ne cesse de rencontrer des gens qui ne portent pas des Swatch « Once Again ». Mes sentiments à leur égard est mélangé, balançant entre l’admiration (comment arrivent-ils à assumer l’arbitraire de cette singularité ?) et une certaine forme de dégoût.

 

Note complémentaire et historique:

La Swatch « Once Again » a été designée en 1999, ce qui craint un peu pour un modèle platonicien qui par définition précède tous les autres avatars, mais bon, je n’ai jamais prétendu être de bonne foi. On peut confondre la Swatch « Once Again » avec la Swatch Gb703 designée et lancée en 1983, et qui est LA première Swatch (ce qui est mieux pour sa platonisation). On peut aussi confondre la Swatch « Once Again » avec la Swatch Espresso (1997). Cette dernière est en tous points pareille à part le fond du cadran qui est noir.

Mais à plusieurs égards, ni la Swatch Gb703, ni la Swatch Espresso (GB737) ne sont à un niveau aussi sémiologiquement cristallin et platoniquement kasher que la Swatch « Once Again ». 

En effet :

  • La Swatch Gb703, sauf le respect qui est du à son historicité est entaché par  la taille du logo Swatch Quartz qui est beaucoup plus ostensible que dans la Swatch « Once Again » (voir photo). Ce m’as-tu-vuisme sied mal à un référent absolu et neutre. Notons que la suppression complète de la marque dans le fond du cadran n’est pas non plus une solution parce qu’elle mène à cet autre snobisme puritaniste du « no brand ». La marque fait partie de la montre mais elle se doit d’être discrète



  • La Swatch Espresso, elle, pèche par son parti pris monocolore, ses prétentions à l’élégance facile des choses toutes noires, voire le douteux de son nom, espresso, qui laisse soupçonner une volonté de métaphore (même si selon toute probabilité le nom a été trouvé après, par des gens qui n’étaient même pas du même service).

.

Il fallait que ces choses là soient dites un jour.

r.


(1) J’ai été tenté d’écrire SOA au lieu de répéter Swatch « Once Again » mais finalement ça manque complètement de charme SOA, et répéter Once Again de manière lancinante est assez shtroumpfant.

Trouver un jeu de mot avec “iPad”, en guise de titre

(initialement publié le 7/2/2010) 

Disons le tout de suite : je n’aime pas Apple. Le culte aveugle, convenu et imbécile -comme tous les cultes- qu’on voue à Apple me gène. Le regard à la fois détaché et supérieur de ceux qui arborent leur iBook avec sa glorieuse Pomme ostensible et lumineuse m’a toujours semblé grotesque. 

Personnellement je suis un pauvre type et je continue à m’accrocher à un ordinateur sous Windows XP perclus de rhumatismes mais qui depuis un certain temps me semble extraordinairement plus ouvert que le monde magico-carcéral d’Apple. Ironiquement, ayant vendu Pixar à Disney, Steve Jobs est devenu le nouveau Disney : tandis que Disneyworld devient kitsch c’est Apple qui crée désormais des expériences merveilleuses, fliquées jusqu’au dernier bouton de guêtre, dans lesquelles des utilisateurs, des étoiles dans les yeux et bavant de bonheur, sont susceptibles d’abdiquer toute volonté et consommer ce qu’on leur dit de consommer. Les nouveaux produits d’Apple sont de plus en plus conçus comme des Parcs d’Attraction à tous les sens des termes. 

Etant donné ce qui précède et, ne fusse que par pure mauvaise foi, j’aurais donc une tendance naturelle à dire du mal d’Apple et en particulier de l’iPad.  Je rêvais, à l’occasion de l’annonce du 27 janvier, d’une Barack Obamisation de Steve Jobs : un jour, ces gens qu’on pense surnaturels, infaillibles et providentiels deviennent bêtement humains par excès de confiance, par panne d’imagination ou à cause des lois de la gravitation. Mais voilà, malgré l’exaspérant show d’autoglorification, malgré la vidéo sur Apple.com dans laquelle les gens ont tous l’air halluciné d’effrayantes Bernadettes Soubirous, malgré leur chapelet de superlatifs incantatoires : je dois reconnaitre que l’iPad est un objet révolutionnaire au sens plein de révolutionnaire. 

Oui, l’iPad n’est jamais qu’un iPhone maxi ; non, l’iPad ne fait pas de multitasking ; non, il ne tourne pas sous Mac OS mais sous iPhone OS ; oui, il n’a qu’un pauvre clavier virtuel de merde. Mais ce sont précisément tous ces choix qui font de l’apparition de l’iPad un évènement majeur : l’iPad inaugure la fin officielle de l’Informatique pour introduire vraiment la vie numérique (l’expression est plouque mais je n’en ai pas trouvé d’autre). 

Depuis quasiment les débuts et jusque dans le dernier des Netbooks, tous nos ordinateurs se sont inscrits dans une même trajectoire. Leur code génétique est resté celui de la machine à écrire, c’est-à-dire d’un outil de travail. Né dans un labo mais élevé dans le monde de l’entreprise, l’ordinateur a conservé son ADN de poste de travail. Un ordinateur est un truc en face duquel on s’installe pour travailler, en tout cas pour passer du temps. Même quand il est posé sur les genoux, la position du corps implicitement induite par sa forme et par la prééminence de son organe clavier est celle de la Dactylo raide sur sa chaise. Le corps doit se placer de sorte à pouvoir taper sur un clavier. Ce clavier nous rappelle les valeurs fondamentales de l’objet : nous sommes là pour entrer des choses, pour travailler, ceci est un outil de productivité. 

Les logiciels eux aussi traduisent une conception de l’ordinateur héritée du monde du travail. Ils sont gros comme des investissements, complexes comme des outils professionnels. Ils mettent un certain temps à démarrer parce qu’ils présupposent toujours un monde dans lequel on passe un certain temps devant son ordinateur, ou être devant un ordinateur est une activité pleine, exclusive et durable qui justifie un entrainement et de la patience. 

L’iPad vient de manière radicale rompre cette lignée évolutive. Comment ?

De l’Origine des Espèces ( « mais ce n’est qu’un iPhone géant, hi hi !»): l’iPad ne s’inscrit pas dans la descendance génétique du Grand Ordinateur mais de celle du téléphone mobile et ça change tout. 

Au lieu de l’approche traditionnellement suivie du Top Down, dans laquelle on part de l’Ordinateur bouffi pour le simplifier, Apple adopte une approche Bottom Up : partir du monde par nature simplifié du téléphone mobile pour l’amplifier. Ce faisant, il se débarrasse de l’héritage encombrant d’outil de travail et toutes ses scories que se trimbale l’Ordinateur génération après génération. Sur un téléphone mobile la place est chère, en ressources, en espace d’écran, en temps disponible de l’utilisateur, en confort de l’environnement. Ici pas de place pour des logiciels, il faut faire des Applicationnettes, ces petits objets spécialisés à fonctions réduites, simples comme des peignes, qu’on lance pour quelques minutes avant de reprendre le cours de sa vie. Sortir du paradigme du poste de travail pour entrer dans celui de la vie numérique c’est cela : la relation avec l’ordinateur n’est plus un moment exclusif, une session pour laquelle on s’installe, mais une succession d’échanges courts tout au long de la journée. La vie prend le dessus sur l’ordinateur. La vie numérique n’est pas faite de moments On et de moments Off, elle est faite d’activités ordinaires avec une surcouche, un renfort, une ombre, un référent, une assistance numérique permanente. Dans ce rôle de prothèse, la culture du téléphone mobile, de l’iPhone OS est beaucoup plus pertinente que celle de l’ordinateur et de son Mac OS. Dans ce contexte l’absence de multitasking n’est finalement même pas un manque, c’est la logique même : dans la vie numérique vous multitaskez votre vie avec une application et non pas deux applications entre elles comme sur un ordinateur auquel vous vouez votre temps.  

Atrophie du clavier : Dans la téléphone mobile la sélection naturelle a très vite cherché à planquer ce clavier trop encombrant. Descendant de l’espèce, c’est naturellement que l’iPad se débarrasse de cette excroissance génétique des ordinateurs. Ce faisant, il introduit dans le monde de l’informatique ce qui fait le A de ADSL. En Télécom ce A veut dire Asymétrique et signifie que l’utilisateur envoie beaucoup moins de données sur un réseau qu’il n’en reçoit. L’utilisateur est le plus souvent passif. Cela va à l’encontre de la conception d’outil de travail, de productivité qu’ont toujours les ordinateurs. L’iPad nous dit : arrêtons ce mythe du Web 2.0 et du contenu généré par les utilisateurs. La grande majorité des utilisateurs sont passifs et se contentent de consommer ce qu’un très petit pourcentage de gens produisent. Pourquoi faut-il continuer à imposer un clavier si encombrant pour entretenir l’illusion de l’utilisateur producteur ? A quoi bon un clavier pour écrire confortablement des textes longs quand la capacité d’attention que les gens ont à vous consacrer n’est que de 140 caractères ? A quoi bon un clavier dur, entier et permanent quand tout ce qu’on est dans la vie c’est au mieux un retweeter. 

Je pense que l’iPad n’est pas une catégorie bâtarde entre le téléphone portable et l’ordinateur. Je pense qu’il est la future catégorie principale. Aujourd’hui la majorité des ventes d’ordinateur se font dans le grand public à qui, pourtant on continue à proposer des descendants de postes de travail. L’iPad devrait, je crois assez rapidement, faire sortir les ordinateurs du tableau, les marginaliser, les renvoyer dans les bureaux ou les Data Center, à les rendre aussi pertinents dans le monde domestique qu’une machine à affranchir.  

Il parait tout à coup dérisoire le temps où Microsoft était maitre du monde juste parce qu’il faisait des logiciels pour écrire des rapports que personne ne lit, des présentations stériles et des feuilles de calcul. Apple veut prendre le contrôle de tout le reste, c’est-à-dire de toute la vie et non pas celui de ces moments marginaux pendant lesquels effectivement on travaille. 

Mais l’iPad n’est pas la fin de l’histoire. Il n’est qu’un chainon dans l’évolution qui mène inéluctablement à la dis-apparition de l’ordinateur, c’est-à-dire sa fusion complète et limpide avec notre environnement et nos vies. 

S’il modifie notre relation à l’ordinateur, l’iPad ne change pas le paradigme du guichet, celui de l’objet médiateur exclusif. Nous restons dans un environnement stupide dans lequel il est nécessaire de passer par une seule porte consacrée pour atteindre l’Intelligence, la Joie et le Commerce. 

Dans le monde d’Apple, strictement monothéiste, il n’est de Dieu que Dieu et toute relation avec l’au-delà numérique doit passer par l’Objet Saint. Apple imagine un monde monomodal dont il serait le nombril. Pour cela, l’icône reste indispensable. Dans la vie numérique proposée par Apple, la prothèse doit rester apparente, ostensible, prosélyte. Comme disait Jean-Paul Sartre en parlant d’Apple, « le Media est le Message ».

L’avenir de la vie numérique est à la disparition du lieu de culte unique : tous les objets de la vie devraient pouvoir parler directement avec l’au-delà numérique, sans médiateur, de manière transparente et nécessairement banale. Il ne devrait plus y avoir d’Objet Elu. 

Ce que Apple ne saura jamais faire, c’est devenir transparent or le sens de l’histoire serait qu’il le devienne. Quand le monde entier devient magique, on n’a plus besoin de Magic Kingdom. 

Il y a quelques années Umberto Eco avait comparé Apple à l’église Catholique et Microsoft à l’église protestante. Je pense qu’en ce qui concerne Apple cela devient encore plus pertinent qu’avant. 

Voilà, for no special reason, j’avais tout à coup envie d’écrire tout ça, parce que j’ai encore un clavier. 

r.

Full Disclosure : l’auteur de ce texte a un iPhone 3GS et un iPod.